Les jeunes kinois n’ont plus honte de «sots métiers»
Par Le Potentiel

A Kinshasa, de plus en plus de jeunes exercent de petits métiers qui étaient hier détestés, faute d’emplois dans une ville frappée par la crise. Ils gagnent pas mal leur vie, souvent mieux que les fonctionnaires, et deviennent des soutiens pour leurs familles…

Vrombissements de moteurs, va-et-vient incessants d’hommes et des femmes au pas pressé, des jeunes, la tête chargée des bagages, montent et descendent des embarcations ancrées sur la berge du fleuve Congo, et surtout des équipages qui s’affairent. Nous sommes au port Byemi, non loin du centre-ville de Kinshasa. Et, ce jeudi matin de mi-mars, c’est une vraie course contre la montre qui est engagée ici. Jeune porteur de 22 ans, Tonton Bolengu en est à son septième tour de chargement. «Je travaille ici depuis deux ans et demi...», lance-t-il sans complexe.

A une dizaine de mètres de là, assis sur une chaise en plastique devant laquelle trône une table bourrée de paperasses, Olivier Sokola, chef de port, est aux aguets. «Je gère ici une quarantaine de porteurs. Et aujourd’hui, c’est le jour du départ du bateau M/B Mapamboli…», renseigne-t-il. Porteur il y a encore six mois, Olivier qui n’a que 24 ans, a vite gravi les échelons. Il affirme que la zone portuaire de Ndolo, dont fait partie le port de Byemi, compte 53 petits ports qui desservent l’intérieur du pays. «Dans les ports comme Celco et Force navale, on peut dénombrer jusqu’à 200 porteurs et la majorité est constituée de jeunes kinois», ajoute t-il.

CONTEXTE DE CRISE

Chose inimaginable il y a quelques années. Car, jusque dans les années 90, les jeunes de la capitale traitaient de «sots métiers» certaines activités comme celle de porteur, tireur de chariot, ou de domestique. Des métiers souvent exercés par des originaires des provinces du Bandundu, du Bas-Congo et de l’Equateur, voisines de Kinshasa. Mais ils ne rechignent plus à le faire maintenant.

Pour Yvonne Kambu, économiste dans une entreprise de la place, ce changement d’attitude des jeunes est dû à «l’aggravation de la crise économique, qui s’est accentuée avec les pillages de 1991 et 1993 dans la capitale qui ont détruit plus de 90% du tissu économique de la ville.»

La dégradation de la situation économique, suivie des années de guerre, ont multiplié le nombre des sans emploi dans la ville. Du coup, tout le monde s’est rué vers les rares métiers du secteur informel pour gagner son pain quotidien. Les jeunes notamment n’ont pas beaucoup de choix. «Que voulez-vous qu’on fasse d’autre ?», demande César Matuba, 23 ans. Malgré son bac, il lave des voitures non loin de la gare centrale. «Dans cette ville, vous pouvez passer des années sans trouver un emploi», ajoute César. Dès lors, pour des jeunes qui veulent se prendre en charge, la nature du travail importe peu. «Ce qui compte pour moi, c’est de gagner ma vie, qu’on se moque de moi où pas…», clame tout haut Paty Ngalamule, un tireur de chariot de 23 ans, marié et père de deux enfants.

SOUTIENS POUR LES FAMILLES

En l’absence des chiffres officiels sur les petits métiers qui relèvent de l’informel, des dizaines de milliers de jeunes vivent ainsi du secteur. Ils sont porteurs dans les ports, aéroports, marchés, laveurs de voitures, vendeurs d’eau en sachets ou de produits divers, chargeurs de parkings, cireurs de chaussures…

De petits boulots qui nourrissent finalement tant bien que mal leur monde. «Entre 6 et 16 heures, je gagne chaque jour 7.000 à 9.000 Fc (12 à 16$ US)», indique César Matuba, porteur au port Dokolo, le long du fleuve. Laveur de voitures, Francis Mazundi dit pouvoir engranger entre 5.000 à 7.000 Fc (9 et 12$ US) la journée. De quoi rendre envieux un vieux fonctionnaire de l’Etat, dont le salaire moyen mensuel est de 35.000 Fc (63$ US)…

Syfia Grands Lacs/LP

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