À la demande du Comité des Bana OK

En marge du dix-neuvième anniversaire

de la disparition de Franco, l'Encrier relance

l'article du 10 octobre 2007.

Simaro fête Franco ce 24 octobre 2008

Hommage sans retenu à Franco Luambo,

l'un des plus grands artistes du XXè siècle

et un des plus Grands Congolais de la planète (2)

Franco connait la Musique

Et Franco dans tout ça ?

Michelino, Josky et Franco - 92.5 ko    Au coeur du laboratoire des sciences de l'Institut Supérieur de Techniques Appliquées, en sigle, ISTA, profitant de l'absence du professeur de physique, Georges Sandy Makumbu improvisa une conférence-débat impromptue. Franco était son sujet de dissertation orale. Quelle mouche l'avait piqué, on n'en sait pas trop, seulement c'était son habitude de surprendre les collègues étudiants avec des thèmes d'actualité. Cette fois-là, Sandy fit comprendre aux étudiants que c'était Franco le père de la guitare solo au Congo. Je m'objectais et ne voulais pas croire en cette affirmation, somme toute fanatique et gratuite. Quoi qu'éloquent et persuasif, Sandy n'avait pas complètement tort, mais il a manqué de dire ce qu'il voulait vraiment exprimer avec passion. En fait, il voulait tout simplement dire que Franco a forgé un style de guitare qui lui est propre et est parmi les premiers Congolais qui ont joué de la guitare électrique.

 

 Vérification faite, il apparaissait qu'effectivement celui-ci est vraisemblablement le premier qui l'ait fait contrairement à d'autres groupes célèbres. En fait, chez Loningisa où il prestait, les patrons ne lésinaient pas pour faire de leur entreprise d'édition et de promotion des musiciens, une écurie complète des orchestres. C'est même, cette maison-là qui a fait venir, en 1956, à travers les clauses d'un contrat d'exhibition et de performance, Alexandre Bill, pour introduire la guitare électrique au Congo. Joseph Kabaselle, pendant ce temps, n'était pas un musicien que les éditeurs pouvaient facilement engager, car celui-ci voyait les bénéfices que faisaient les Grecs, les Portugais et les Belges.  En fait, il était au cours des sommes qu'ils engrangeaient dans l'industrie du disque au détriment du Congolais. Paradoxalement, c'est chez Loningisa que les musiciens de la place ont eu l'heureuse joie de faire l'apprentissage de la guitare électrique.

 

 Dès lors, l'idée de Sandy s'éclaira et je m'accordais avec lui dans ce sens-là, surtout que du côté de l'African Jazz, Tino Baroza, alors titulaire de la guitare solo, ne pouvait pas être très enchanté par l'idée d'intégrer la guitare électrique dans l'orchestre, il était de formation classique et voulait également s'entendre au son naturel pour améliorer son doigté et son jeu au sein instrumental. Par ailleurs, tous ceux qui entouraient Kallé étaient des personnalités très qualifiées. La musique n'était pas leur gagne pain principal, ils avaient des métiers bien précis. À part Déchaud, Mwena, De La France et peut-être aussi Petit Pierre, le Dr Nico était professeur de mécanique à l'EPOM de N'Djili, c'est une école technique, Roger Izeidy était un comptable, Edo Clary fut un architecte naval de l'OTRACO pour les bateaux, Kallé Jeff était un expert comptable et un musicien capable d'une lecture vue des notes, c'est pareil pour Edo Clary aussi cité-ci-haut.

 

    Plus tard, au tournant des événements du 4 janvier 1959, quand Rochereau Pascal Tabu se joindra à eux, il sera porteur d’un diplôme de comptabilité de l’ECOMORAF, c’est-à-dire École Commerciale de Saint Raphaël, l’ancêtre de l'acteul Institut Supérieur de Commerce actuel, l’ISC. C’est à l’Athénée de Kalina que Rochereau Pascal débute comme commis ou secrétaire, je n’en sais pas trop, au moins je peux redire à l’intention des lecteurs que Rochereau est le premier congolais à porter le nom de Maréchal, on l’appelait : "Maréchal Tabou", cela bien avant Mobutu Sese Seko.

    Partant, cette foison d'intellectuel savait que tôt ou tard, elle allait intégrer la guitare électrique, toutefois, ce ne fut pas le cas pour le Dr Nico, celui-ci insistera pour que cet instrument électrique intègre l’orchestre. En 1957, c’est fut chose faite. Kallé avait compris que la réalité évoluerait désormais dans cette direction-là et qu’il ne fallait pour rien au monde être myope et indifférent à l’appel de la nouveauté. Georges Sandy Makumbu aura eu raison, bien entendu, dans la mesure où son entendement voulait affirmer que Franco avait été le premier artiste de sa génération à enregistrer avec la guitare électrique.

I. Aux portes de l’African Jazz

 

    Franco était modeste, il avait à peu près 14 ans, autour de 1953-54, quand il est venu toquer la porte de l’African Jazz. Kallé Jeff l’orienta vers la percussion, car celui-ci savait ce que Franco voulait apprendre autre chose. Yorgho n’avait pas besoin d’être affecté au poste de guitare, il la jouait déjà après avoir été apprenti sous l’aile de son mentor Dewayon. L’African Jazz pour Franco est une École pour apprendre des détails qu’il n’avait pas maîtrisés en musique, il avait besoin d’étudier les mesures, la cadence, les crescendo, la grammaire musicale appliquée et les différents rythmes pour être capable d'interpréter les soupir du son quand il sera confronté aux exigences du métier. Ceux qui sont habitués à dénigrer les musiciens jouant de la tumba doivent se détromper, la musique universelle des Noirs, même ceux d’Océanie, repose sur la cadence et la percussion. En effet, pour inscrire la mémoire vivante de son temps, les rythmes sont pour les Négro-Africains, ce qu’il faut connaître. Toutes les ambiances noires embrassent les syncopes et les battements séquencés de la percussion. Durant les années cinquante, les rythmes percussifs qui étaient en vogue dans la Musique Congolaise moderne sont :

     

  1. La Rumba   ;  
  2. Le Tchatcha   ;  
  3. Le Tango   ;  
  4. Le Calypso   ;  
  5. Le Tchatcho   ;  
  6. Le Makuandungu de Beaudouin Mavula immortalisé plus tard par   Rochereau dans la chanson Kiboloso   ;  
  7. Le Jazz ;  
  8. Le Mambo   ;  
  9. Le Swing, ne pas   confondre avec Koko Swing ;  
  10. Le Folklore Kongo,   Ngala, Luba et du reste du Congo, etc

 

    C’est donc la recherche d’une compréhension du phénomène rythmique et de ses mesures que Franco a passé un temps d’initiation dans l’African Jazz. Joseph Kabaselle respecte beaucoup Franco, lequel du reste avait aussi une qualification de programmeur IBM, ces machines qui calculaient les salaires des employés à la SESOMO. Franco savait utiliser ces technologies là et n'est jamais allé chercher du travail avec des faux papiers. Ceci est pour dire encore à ceux qui ne le savent pas que critiquer Franco sans repère sûre et averé de connaissance sur sa biographie est un affichage d’ignorance malencontreuses.

    L’OK Jazz va naître en 1956, c’est Franco et Vicky Longomba qui en sont les fondateurs sous le patronage de Monsieur Omer Nkashama. Celui-ci, je pense fut le propriétaire initial du Bar Vis-à-Vis de Matonge. Cette est affirmation est à vérifier. Recourez également auprès des Kulutus, tels que Simaro, Rochereau, Verckys pour en savoir un peu plus. Il n’empêche que les premiers musiciens de l'Ok Jazz furent des talents des deux rives du fleuve Congo. Dans l’OK Jazz des origines, il y a Franco, Vicky, De La Lune, Brazzos ( vérifier), Bokelo ( vérifier), Edo Nganga, Guy-Léon Fila, Bosume Desoin. Notons en passant que De La Lune, Edo Nganga, Guy-Léon Fila, sont des Congolais de Brazzaville, c’est l’expulsion des Congolais de l’autre rive, en 1964, par le Gouvernement du Salut public qui va les arracher définitivement la RDC.

    Les chansons que l’Ok Jazz lance dans cette deuxième moitié des années cinquante sont très belles, la voix de Vicky les colorent d’une teinte d’amoureux lyrique sans précédent pour l’époque. Les plus écoutées furent : Bonane oyo ngai na kobina na bana Véa, Imbe mama imbe Koimbi ko, Masumbuko Lineti, Majos moke wa motema, Butu na moi se ndoto na yo, Benga baila et plusieurs Tchatcha en espagnol, langue de la prédilection des musiciens congolais de l’époque.

II.    La Maturité

 

    Après la fête de l’Indépendance, le 30 juin 1960, Vicky Longomba, qui a séjourné dans l’African Jazz pour la Table-Ronde de Bruxelles, revient au bercaildans l'Ok jazz, après avoir lancé une chanson "Ya lelo na loti mama ngoya o". Il raconte à Franco ce qu’est l’Europe, celui-ci veut s'y aussi à tout prix. Pourquoi pas ! Mais il ne sait comment s’y prendre. Pourtant, la solution est toute simple, Kallé est l'ami de Lumumba et des différentes personnalités comme Justin-Marie Bomboko, la solution est vite trouvée. Kallé promet d’amener Franco en Europe au cours de son prochain voyage. Kabaselle fut toujours respecté par ses jeunes frères depuis le Congo-Belge. Ce que beaucoup ne savent pas aujourd'hui, Grand Kallé azalaki yanké, nvukateur pas comme deux, mais dans le bon sens du leadership. Gérard Madiata a experminenté la saveur du musicien exigeant qu’était Kabaselle Joseph.

    Une fois en Europe, nous sommes au début de 1960, Franco entre au studio, il enregistre avec Vicky "Tembe na tembe ekutanie", une rumba et "Mboka mosika mawa" un boléro d'une facture universelle que beaucoup des musiens d'Europe et du Brésil reprendront dans leur langues respectives, et d'autres titres accrochants. Il s’ensuit une autre initiative aussitôt après.  Kallé initie Franco aux affaires de l’administration autonome de l’Ok Jazz, il l'aide dans l'immédiat à créer les "Éditions Epanza Makita", celle-ci deviennent vite les pendant de Surboum Matanga, les Éditions de Grand Kallé et l’African Jazz. Durant l’essor des années soixante, Franco ne sera pas qu’un artiste musicien, il va s’intéresser la politique. Pour démontrer cette volonté, il reproche aux autorités de Léopoldville d’avoir lâché Patrice Lumumba dans la chanson de deuil "Ba Nationalistes ba lati pili". Le lendemain Franco est mis en prison. Soit dit en passant, en 1965, les éditions Epanza Makita deviendront "Boma Bango", en se déployant, il en sortira les Éditions Vicklong de Vicky Logomba.

    Revenons à l'arrestation de Franco. Je disais que l'audace d'un héroïsme improvisé ou prémédité lui vaut d'être déféré en prison. Mais Bomboko intervient pour le faire libérer sous la pression des musiciens que sont Grand Kallé, Victor Longomba, dit Vicky et Monseigneur Malula. Tous ces noms illustres avaient une plate-forme commune au niveau de leurs liens philo-ethniques. Monseigneur Malula et Grand Kallé sont Anamongo par leurs mères dont l'origine est la province de l’Équateur. Ils se rejoignaient par cette parenté tribalo-clanique les Bomboko, Longomba, Bohlen et Roger Bolamba du même moule ethnique, or franco était aussi Anamongo par sa tribu des Batetelas du côté paternel. L’affaire fut réglée. Des problèmes de cet ordre, il y en a eu beaucoup. Avant cela, ce fut Lumumba et Malula qui étaient aux prises dans une divergence d’opinion. Le dénouement de cette affaire était arrangé par l'interposition de la mère de Lumumba à Wembo Nyama et tout redevint normal entre les deux frères.

    Les années soixante sont noyés par ces grands succès :

    Tembe na tembe ekutani, mboka mosika mawa, Moni wa motema ndimela ngai, 1960 ; Mbanda tika kofinga ngai, Boni mbanda okomi koluka luka moto na ngai, Ngai moko na kati ya famille, Bana mida basukisi secret ya molato na kati ya lipopo, 1961 ; Baninga ngai mopaya na ye, Boni Brigitte, Kobosana te nasi nazui yo e ozali mwasi ya libala, Bomboko ministre des Affaires étrangères, 1962 ; O pédaler, 1963 ; Zuani na bal na mbongo, Dodo, Polo basi bakimi ye, Michel yaka , Jalousie mpe abat, 1964 ; Osala mibali mpo nakoniokolo basi, chicote, Mobali ayina tete, Quand le fil est triste de Sylvie Vartan, E Marie Marie finga mama munu, Kokumisa ya pamba nakoka te, Amela milangi, Timothé abangi makambo, Thérèse nakokanela de ngai Valenta, 1965 ; Course au pouvoir, Matinda mama, Okofutaka ngai 10.000, 1966; Mbanda o changer modèle, obuakela ngai nini, Mbeto ya lopitalo, 1967 ; Naleli mingi o bandeko poso mine, Obuakela ngai nini, Après toi chérie, je n’aurai plus d’amour, Likambo eko sua na motema, Eva kende kobondela tata, 1968; Apollo 11, O Masumu sambela Nzambe asalisa yo, Mahele, etc.

    La fin de la décennie '60, une brouille éclate entre Vicky Longomba et Franco, bientôt, les deux grands amis vont pouvoir se séparer pour toujours. L'Ok Jazz demeurera comme l'orchestre de Franco et Vicky va créer l'orchestre Lovy du Zaïre. Néanmoins, les deux compagnons vont continuer à se fréquenter et à se rendre visite. Toutefois, je souligne qu'au cours des années soixante, Franco est invité au Brésil en 1964. Au pays du Roi Pélé, Franco fait mouche et revient avec les chansons comme "Nakufi na kolela nakufi na mabanzo" et un autre titre "Nafinga yo", le tout habillé du rythme Bossa-Nova. Dans l'entre-temps, Myriam Makeba découvre la chanson "Liwa ya Wetshi", elle la chante avec passion et la popularise encore plus loin dans le monde. Les Petits Chanteurs et Danseurs de Kenge et les Gais Lurons de Kinshasa l’ajoutent au quotidien de leurs répertoires.

    La plus belle victoire de Franco en musique et dans l'actualité, c'est sa participation au Premier Festival des Arts Nègre, tenue du 1er au 24 avril 1966, à Dakar. J'étais enfant, je ai vu Franco revenir très épanoui et jouissant d'une excellente renommée en Afrique et dans le monde. Déjà, en 1961, lors de la grande campagne publicitaire de Pepsi Cola, l'illustre trompetiste américain Louis Armstrong, après avoir joué un concert au Stade Roi Baudouin, l'actuel Tata Raphaël, est allé rendre visite à Franco qu'il écoutait de temps en temps pour extraire de sa musique des accents africaines manquant à sa musique. Des artistes internationaux ont fait de même, Claude François, Charles Aznavour, Taj Mahal, Buddy Guy, Fonséca, Samy Davis junior, Myriam Makéba, B.B King, Michael Jackson, en 1974, Eboa Lottin, Bella Bellow, la liste est longue ont tous été des hôtes de Franco. Ya Fuala est un grand homme dans l'histoire de la RDc, de l'Afrique et du monde, aucun Conservatoire de Musique ne l'oubliera, il est en passe d'entrer dans le dictionnaire français. Le Président Léopold Sédar Senghor l'a reçu plusieurs fois, car celui-ci l'aimait beaucoup.

III.    Le tournant décisif est en 1970

 

    Cette année-là, l’Ok Jazz arrive à une bifurcation qui requiert le rédéfinition de sa musique. Franco entreprend de rajeunir l’orchestre et de changer de style pour faire face la concurrence des jeunes qui montent et maîtrisent aussi bien que lui la guitare. C’est à la suite des révoltes internes des musiciens, telle que celle qui a amené Kwami, Mujos, Boyibanda et Checain à aller créer l’orchestre Révolution en 1967 que Franco ne veut plus revivre. Devenu prudent et alerte, Franco n'essaie plus de cheminer avec l’assurance d’un qui a conquis la toison d'or. Le Thu-Zaïna commence à lui voler le public, le Los Nickelos dérange avec le retour des Belgicains au bercail. Tout cela pousse Franco faire peau neuve avec l’OK Jazz. Mais quelques années auparavant, avant l'avènement de la réforme de l'Ok Jazz, Vicky et Franco furent un geste en cette direction-là. En 1966, Ya Fuala et Viclong s’entourèrent de Youlou Mabiala Gilbert, neveu du Président Fulbert Youlou du Congo-Brazzaville pour faire partie de leur orchestre. Ce jeune d'hier est le patron de l’actuel orchestre Loningisa de Brazzaville.

    Pour redire ce qui est annoncé ci-haut, la nouveauté qui survient avec les années ‘70, c’est le remaniement presque complet de l'ancienne façon de jour le style de la Rumba-Odemba. Franco introduit un nouveau genre de vibrato. Pour la plupart des musiciens, ce sont qu'ils appellent des quintes, mais en fait, ce sont pas que des quintes, ce sont aussi des tierces, quintes, des quartes, des octaves et des dissonnances harmoniquement admises dans les phrasées de la ligne mélodique et rythmique tout le long de la longueur d’une chanson. Les chansons Cardiaques et Décision en font preuve. En 1972, c’est l’heure où Franco juge bon d’enrôler dans l’Ok Jazz Kiambukuta Josky, Uta Mayi, tous transfuges de l’African Fiesta Sukisa et de l’orchestre Continental de Maître Ngombe, dit Maître Taurreau. Cet Ok Jazz est très en tout point de vue différent de celui de Vicky, Kwami et Mujos. Dans cet Ok Jazz, on remarquera aussi des musiciens seniors à l'instar de Sam Manguana, Ndombe Opetum, papa Noël, Ntesa Dalienst, Lokombe, voire des plus jeune, comme Denis Bonyeme et GMT (Géant Moko Terrible) pour peu de temps.

    En clair, les jeunes ne font plus de cadeau l’Ok Jazz et aux vieux. Le Zaïko Langa-Langa va défier Franco la Fikin malgré son équipement de musique de cinq cent tonnes. La suite de l’histoire on la connaît, les mélomanes s'en souviennent comme hier. Toutefois, l’Ok Jazz s’en tira bien, mais il avait ressenti un séisme de type nouveau. L'attaque chant de Pro-Familia Dei a montré ce jour-là le poids de Zaïko dans l'arène des vieux. Zaïko a déstabilisé le marché du disque, Rochereau, Verckys, n'était plus sûr de continuer à avoir le monopole de la discographie. En tout cas, on était loin des conflits entre Conga Jazz et l’Ok Jazz des années ‘60, à Léopoldville. De La Lune avait l’habitude de dénigrer Bokelo en le traitant de tricheur de style, ce qui ne fut pas vrai du tout puisque Franco et Bokelo ont appris à jouer de la guitare chez Dewayon, le grand frère de Bokelo Isenge. De toutes les façons, mais c’était de bonne gue-guerre. Enfin, on peut retenir de ces années ‘70 des chansons comme Djemelasi, Bomba makambo, Mosala tokosalaka, Lezi zala nainu sérieux, Nazalaka na mobali na yo, Nakoma mbanda ya mobali na ngai, Lukusa Tanzi, etc.

IV.    L’apogée de l’Ok Jazz s’articule par les années 1980

 

    Je n’ai pas envie de raconter une histoire exhaustive de l’Ok Jazz, je ne la saurai pas. Je veux simplement évoquer et souligner les grands moments de la vie de Franco dont le dix-huitième anniversaire de disparition va résonner de nouveau les glas ce jeudi, 12 octobre 2007. 1980 est effectivement l'apogée de l'Ok Jazz. Comme James Brown, Franco a deux orchestres qui évoluent sur deux différents théâtres du monde, l’Ok Jazz aile de Bruxelles avec lui-même aux commandes et l’Ok Jazz aile de Kinshasa sous la direction artistique et fonctionnelle de Lutumba Simaro Masiya.

    Cette période est celle de "Faute ya Commerçant". En fait, Franco a trop duré en Europe, les mélomanes l’oublient progressivement, mais, à Kinshasa, pour ne pas disparaître avec l'absence de Yorgho, le grand compositeur de la chanson Mabele, Simaro Masiya Lutumba, découvre une perle rare, c’est un jeune frais plein de charme sur qui il met la main. Carlito est cette révélation qui change l’actualité de l’Ok Jazz du Zaïre et même de Belgique, car cette immersion crée une secousse partout. Simaro, avec Carlito, est aussi demandé à Bruxelles qu'à Paris. Franco frémit, il a peur de perdre ses compagnons. En effet, il y avait de quoi trembler. Simaro pouvait facilement créer un nouvel orchestre avec les musiciens de Kin-La-belle l’époque, mais étant profondément l'ami de Yorgho, il n’a pas eu envie de diviser la famille. Malgré la présence et le poids du chanteur de Mario et de Mamu, le très talentueux Madilu, Franco ne perce pas contre l’Ok Jazz des Kinois au hit-parade des chansons. Cette crainte va finir par écourter son long séjour d'Europe et reviendra presque hâtivement à Kinshasa. Hélas, Carlito pensait qu'avec ce retour, Franco allait le féliciter, mais celui-ci mû par la ruse évite le jeune-homme et le congratule pas de peur qu'il se gonfle. Cette erreur-là va coûter cher au patron de l'Ok Jazz, Carlito ira tout simplement rejoindre les Langa-Langa Star, en plein milieu de la décennie ‘80.

    Les années ‘80 sont celles aussi de Djo Mpoyi. Lontemps après qu'il ait quitté l'orchestre Lovy du Zaïre, L'Ok Jazz va lui ouvrir les portes de son salon. Djo Mpoyi fait malheur avec la chanson "Kadima" sur l’esplannade de la Cité de la Voix du Zaïre. L’Ok Jazz est à son sommet, l’orchestre devient le pôle attracteur des grands rassemblements politiques et populaires du Zaïre, mais également des invitations de l’aristocratie socio-politique africaine, à savoir, le Gabon, le Congo-Brazzaville, la Centrafrique, la Côte-d’Ivoire et les Africains de la diaspora européenne et Nord-Américaine. Les chansons commencent de l'Ok Jazz sortent à profusion, il devient difficile de les classer quand on ne les a pas répertorié dans un fichier annuaire. C’est cela qui m’arrive, néanmoins. On peut cependant, à côté de celles que je viens de citer ci-haut, retenir ces titres : Maya, Kabaselle hommage de Franco et Rochereau à Grand Kallé, Toto nalembi mituna tuna ya bato. Ce sont là quelque'uns des tubes haute fréquence des années ‘80.

V.    L’apothéose et rendez-vous manqué avec la Terre de Canaan

 

    Moïse était arrivé devant la Terre promise que lui promettait Dieu, il l’a vue mais ne l’a pas foulé. Franco a construit un système de musique et d’accompagnement, il l’a enrichi, mais n’a pas rencontré la phénoménologie du travail qu’il a accompli pendant plus de quarante années dans l’arène de la Musique Congolaise moderne. Cette référence me souviens le poème dédié à Moïse par Alfred de Vigny, dans Poèmes antiques et modernes. Cet écrivain dramatique retrace toute la marche du vieux Patriarche devant les Hébreux vers l'ultime adresse, mais lui n'entrera pas en ce lieu. La Terrre promise lui sera interdite alors qu'elle était à sa portée. Yahvé a tari ses espérances et n'y sera donc point admis.

    Or, le peuple attendait, et, craignant son courroux,
    Priait sans regarder le mont du Dieux jaloux ;
    Car, s'il levait les yeux, les flancs noirs du nuage
    Roulaient et redoublaient les foudres de l'orage,
    Et le feu des éclairs, aveuglant les regards,
    Enchaînait tous les fronts courbés de toutes parts.
    Bientôt le haut du mont reparut sans Moïse.
    Il fut pleuré. - Marchant vers la terre promise,
    Josué s'avançait pensif et pâlissant,
    Car il était déjà l'élu du Tout-Puissant.

    Néanmoins, Franco n’a pas existé pour rien, sa croisade artistique dans la musique de la RDC est un apport constructif énorme à la Musique congolaise et africaine moderne toutes catégories confondues. Franco a dès ses premiers pas dans la musique montré sa capacité d’inventer des rythmes et de mettre en place des accents là où la musique de chez nous n’en avait pas. C’est ce qu’il faut dire du folklore du Bas-Congo. Les chansons comme : Imbe mama imbe, Nsusu ntete boikokele mama, Mankewe suama suama mankewe, Ngola ngola kuna mase tumbua katubwa eee, Longola e kiyaya kimene, Bavon Marie-Marie, démontrent à quel point Franco a donné au Congo des savantes pistes d’accompagnement de musique pour le bonheur de la culture populaire et des masses.

    Franco aura été un philosophe et un prophète, il était cet homme qui chantait la réalité quotidienne dans sa véritable expression horaire et ne craignait pas le pouvoir politique pour dire une vérité qu’il jugeait capitale et éthique aux yeux de la nation. Ba Nationaliste balati pili en est un exemple. Franco a prédit la chute du Président Ben Bella quand celui-ci donnait des armes pour tuer les Congolais, cette prédiction a eu lieu, il chantait, en 1964 à l'intention du chef de l'État algérien ces mots : "Batu ya Africa mobimba balingi koyoka te, soki bayoki te o o o bakufa na kake". La coïncidence avec cette comminication aligna le tremblement de terre qui frappa l'Algérie, en 1964, à cette prémonition. Ben Bella fut renversé aussitôt après par le Colonel Houari Boumedienne, en 1965, il passera près de quinze années en prison. Ah ! Si Franco était là, Paul Kagamé aurait déjà été confondu et chassé du pouvoir et Benito Museveni aussi.

    C’est sur Franco que tous les régimes du pays se sont appuyés pour jouir d’une légitimité circonstancielle, voire légale. Franco n’était pas dupe, mais il savait qu’il pouvait aussi tout débalancer, mais sa conscience de prévention de l’hécatombe et sa nature de vouloir la sécurité publique pour le plus grand nombre contre la démagogie, la subversion et la gabegie l’ont contraint à afficher le costume de caméléon dans bien des circonstances. Jeune frère de Grand Kallé, il a démontré par sa science et son savoir une véritable humilité existentielle. Franco n’a jamais été vantard, il a dit : "Libumu nazui yango na miso na bino" dans un Kin Kiese animé par Benoît Lukunku Sampu à la Cité de la Voix du Zaïre, autour 1984-86.

    Aucun musicien n’en voudra Franco. Au demeurant, on ne quitte jamais l’Ok Jazz quand on y a été musicien. Franco connaissait l’École du Bon Samaritain, les transfuges de son orchestre revenaient au bercail et avaient leurs salaires et leurs places garanties au micro et aux instruments. Ce sont les musiciens de l’Ok Jazz qui étaient les mieux habillés et avec une bonhomie permanente non-négociable. Les grands de la musique congolaise ont eu des disputes entre-eux, mais jamais on ne les aura vu s'injurier vulgairement sur la place public. Le conflit de Kwami avec Franco, de 1965-66, était une affaire entre deux amis de la même génération et de même âge, c'était un regrettable incident de deux collègues, mais ceux-ci ont fini par se reconcilier. Kwami et Franco se sont pardonnés fraternellement et ont fait la paix. En aucun moment ni en aucune circonstance, Grand Kallé, Rochereau, Bombenga, Dr Nico n'ont osé, par complaisance ou par ressentiement insulté Franco et lui, de son côté, n'a jamais fait de même. Pourquoi cette tradition de respect devait-elle être profanée par des plus jeunes auxquels ce géant n'a rien fait ?

    Franco est un guitariste hors norme, il est lui-même un disque dur de l'ordinateur de la Musique Congolaise Moderne. Jusqu’ la fin des temps du système solaire, ce grand personnage va rayonner sans extinction. Les doigts de Franco, "Likembe ya Ok maboko ya Luambo", ont déversé des notes d’une qualité inimaginables. Ya Fuala connaissait le registre de toute la tablature de la guitare. Avec Alexandre Bill, il a recyclé son jeu et est parvenu par une immersion fantastique à saisir le rythme, l'arytmie, l'harmonie et l'enharmonie en un clin d'oeil. Les chansons au sein desquelles on entend cette excellente dextérité sont ce peu que j’ai choisi : Motema mua ngai mokei mosika, Bana mida basusukisi secret ya molato na kati ya Lipopo, Course au pouvoir, véritable concerto de la guitare et du saxophone entre Franco et Verckys, Mboka Mosika mawa, Tembe na tembe ekutani, Bana mida basukisi secret ya molato, Polo, Jalousie mpe abat, Matinda joué avec douze cordes, Eva, Cardiaque ekomi pene, Mbanda ya mama ya mobali, Lukusa tanzi, etc.

    C’est par Franco que plusieurs jeunes ont eu la chance d’évoluer dans la Musique Congolaise Moderne et celui demeure le musicien le plus écouté de tous les Congolais. Grand Kallé le lui disant en l'exhortant d'être l'ami des foules, du public et des mélomanes s.il voulait demeurer dans leur confiance. Dans l’Ok Jazz, tout le monde est vedette, c’était aussi la tradition de l’African Jazz. Josky et Madilu sont les plus connus de cette génération, quoi que Checain Lola aura toujours été jeune par l’expression, l’allure et la classe de sa tenue. Au-delà de toute l’inventivité de Franco, cet homme a rendu d’énormes services l’Angola en lutte pour l’indépendance, ce sont les Boléros qu’il jouait dans les années soixante qui ont galvanisé l’intérieur comme l’extérieur de ce pays. Le peuple de ce pays le reconnaissait dans son combat. En effet, ce rythme appelé espagnol par défaut, car il vient bien de l'Afrique, avait un effet spirituel qui donnait au paysage de l’esprit des Angolais et de Holden Roberto une dimension de liberté. La colorature de mélancolie du chant boléro exécuté à la Franco donnait espoir. Sans le savoir, les Portugais jouaient à Luanda les boléros de Franco, même des tires qui étaient déjà oubliés Kinshasa. Le final se fit radieux avec la présence de Sam Manguana dans l'Ok Jazz.

VI.    Franco un jour, franco pour toujours

 

    Il est bien évident que Luambo Makiadi Pene Lokanga lua Ndjo ne disparaîtra jamais de la mémoire collective des Rdéciens, il a conclu avec la postérité un pacte de retour perpétuel dans l’acoustique mélodico-musicale du Congo. Cela signifie qu’il ne viendra jamais quelqu’un à la Musique du Congo sans rencontrer Franco. Toute la ligne mélodique et rythmique du Congo-Kinshasa est constituée des teintes franconieriennes. On peut entendre les dites teintes dans les quintes de l’Afriza, dans les disques de Madilu, dans ceux de Josky Kiambukuta et de plusieurs autres groupes musicaux.

    Un Congolais qui va se permettre gratuitement d'insulter Franco en disant qu’il ne connaît pas la Musique s’attire la foudre des dieux de muses. Franco est copié partout en Afrique et dans le monde, surtout chez le peuple de race noire. Il faux de croire qu’il n’y a que l’Occident qui donne son savoir au reste de la planète. Sans méjuger sur celui auquel je fais allusion, j’entends dans la musique jouée par Manuel Barueco des notes proches de celles jouées par Franco et le Dr Nico. Cela ne m’étonne pas, les Cubains ont toujours eu une fibre jumelle avec la musique des Congolais, d’où leur grand amour pour le Grand Kallé.

    C’est faux et archifaux d’entendre quelqu’un dire que Franco ne jouait que deux cordes, celui qui allègue cela insulte le pionnier de son propre emploi, sa mémoire dans le creuset collectif de la nation et se rend coupable et ridicule devant tous les musiciens, tous les mélomanes et tous les Congolais. J’ai honte d’un tel personnage et je m’offusque de l’entendre pérorer contre le génie qu’est Franco de Mi Amor. D’ailleurs je ne me trompe sur la grandeur guitaristique sans limite de Franco. Ce sont généralement les ensembles qui font succès chez lesquels on observe une tendance de copier et de plagier Franco. Biien entendu pas tous. L'Afriza, le Zaïko, Viva-la-Musica, les Wenge Musica font des efforts pour être authentique. tant mieux. Seulement, j’ai entendu, comme les autres mélomanes de mon temps, au milieu d’un sebene à la Ndombolo le solo de Franco de "Linda Linda yo que o canso". Si tel est le cas, celui qui a injurié Franco, s'il est de ce groupe. doit se retracter et demander pardon.     En 1964, quand John Lennon a dit à New York que les Beatles étaient plus célèbres que Jésus Christ, notre Seigneur, les Américains l’ont sommés de se retracter et de demander pardon, chose qu’il a faite. Certes, Franco n’est pas Jésus, mais quand il n’a rien fait, sa mémoire doit être respecté et salué lorsqu’on l’évoque.

    Franco, ya Fuala, je vous remercie d’avoir arrêté la répétition de l’Ok Jazz au "Un, Deux, Trois" pour venir me dire au revoir quand je quittais définitivement le pays. Que Dieu garde votre âme dans le Choeur des anges et des Archanges, vous avez tout donné et vous n’avez pas exigé que l’on vous rende par une réciprocité mercantile les biens que vous semé tout vent partout au Congo, en Afrique et dans le monde. Je vous quitte en vous lâchant le poème que j’avais écris pour vous votre retour à l'intention de l’émission "Place aux Vedettes" de Lukezo Luansi et de la radio de l’Université d’Ottawa. Ce jour-là, j’ai apprécié votre expansion dans l'épaisseur des cultures du monde, les anciens soldats canadiens de l’ONU au Congo Léopldville sont venus me rendre visite pour me témoigner de leur sympathie et me présenter leurs condoléances à l’annonce de votre disparition inopinée.

    Je pense toujours vous et à Simaro qui m’encadre sans lâcher, car son coeur de papa Leki resté au pays me soutient.

NB : Vous aurez remarqué que Michelino Mavatiku n'est pas porté à l'actualité, ce n'est pas un oubli, cet artiste qui a pris part à la refonte du style et du rythme de l'Ok Jazz est tout un chapitre.  À tout Seigneur tout honneur, il vient le temps que cette figure de légende va parler d'elle à travers la plume qui ne tarit jamais de "L'Encrier du Rédacteur".  Toutefois, il faut savoir que Michelino est arrivé dans l'Ok Jazz à un moment crucial de son rajeunissement et qu'il a été le socle qui a empêché l'Afriza d'évolution sans soliste à la taille de sa hauteur.

(À suivre, le poème demain évoqué est pour demain le jour mémorial)

Djamba Yohé,

Gaston-Marie F.

Le Congolais de l'Atlantique Nord,

Ottawa, le 10 octobre 2008,

Canada.